La Collection, une pièce aux silences lourds de paroles

La Collection, une pièce aux silences lourds de paroles

Dans la pièce d’Harold Pinter, les comédiens se taisent longuement comme pour ouvrir la porte aux spectateurs qui prennent part à cette réflexion sur le mensonge et la vérité.  

Cela ressemble à un cours magistral avec une salle pleine sur trois étages de tous types d’individus, des jeunes, des moins jeunes, des cheveux blancs, mais nous sommes dans un théâtre, La Comédie. Sur scène se trouvent le metteur en scène, Ludovic Lagarde, et les comédiens qui viennent de jouer la pièce d’Harold Pinter, la Collection. Par trois fois, Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot et Laurent Poitrenaux ont disparu dans les coulisses, revenant saluer les spectateurs qui ne cessaient d’applaudir. Après le jeu classique des rappels qui attachent acteurs et spectateurs, les premiers ont pris un moment pour se changer et laisser retomber l’adrénaline pendant que Ludovic Lagarde engageait un dialogue avec la salle. 

Dans cette pièce écrite par Harold Pinter en 1961, la quête de la vérité est omniprésente, le mensonge, ce que l’on appelle aujourd’hui les fake news ou les fausses nouvelles s’empilent jusqu’à ne plus rien y comprendre. James veut savoir la vérité sur ce qui s’est réellement passé une nuit dans un hôtel de Leeds entre sa femme Stella et Bill tous deux créateurs de mode. Tandis que Bill vit chez Harry dans une villa Belgravia, un quartier huppé de Londres, Stella habite avec James, son mari, dans un appartement de Chelsea, le quartier des artistes. Quelle est la vraie nature du lien qui unit Stella et Bill ? Que cherche réellement James ? Quelle est la vraie version ? 

Le conflit d’adultère entre James (Laurent Poitrenaux), Bill (Micha Lescot) et Stella (Valérie Dashwood) distille le poison de la tromperie dans toute la salle comme s’il n’y avait plus de frontière avec la scène, jouant sur l’humour de la comédie et la tension du drame conjugal. Le désir est tout aussi présent même avec les personnages qui en semblent dépourvus. La vérité s’échappe quand on pense la saisir. Dans la salle, le public est éperdument attentif à ce qui se passe sur la scène, notamment lorsque le silence s’installe souvent et longuement. Le silence de la pièce semble permettre au public d’avoir des temps de réflexions. 

Quand les comédiens, une fois changés, ont rejoint le metteur en scène, pour un « bord plateau », la frontière avec la salle a été gommée par le jeu des questions et des réponses. 

Pourquoi avoir choisi cette pièce particulièrement ?

LUDOVIC LAGARDE : En dehors de la qualité de l’écriture, l’auteur décrit un climat séduisant et chargé de mensonges. Cette pièce débute dans les années 1960, une période marquée par l’arrivée de nouvelles technologies, on pensait que l’accès à la vérité allait être immédiate et beaucoup plus simple. Aujourd’hui, on se rend compte que ce n’est pas aussi simple que cela, puisque les fake news, le mensonge permanent et tout un système opaque se mettent en place. Il reste présent actuellement. C’était intéressant d’aborder cette question avec cette pièce, à travers le jeu de masques, les mensonges et la quête de la vérité.

Et puis, il faut ajouter la question de l’imagination : est-ce que Stella a vraiment raconté des histoires à James ? Que s’est-il réellement passé ? Quelle est la vraie version ? Cette force de l’imagination est au pouvoir, et il est passionnant de la voir se déployer. Aujourd’hui, l’accès à la vérité requiert un effort d’imagination puisque ce que l’on voit et ce que l’on nous dit n’est pas toujours la vérité. 

Pour être bon comédien mentez-vous sur votre personnalité, ou allez-vous chercher au fond de vous des ressources enfouies pour jouer le personnage ?

MICHA LESCOT : Dans les débuts du métier de comédien, tu vas chercher un peu à l’extérieur ces émotions qu’il faut jouer parce que tu n’oses pas trop puiser dans des zones intimes. Tu te dis que les gens vont tout lire et que tu dois tout montrer. Et puis tu te rends compte finalement que ce n’est qu’un jeu de masque. Finalement, vous n’avez pas accès à ce jeu, mais vous avez accès à ces émotions. Vous ne savez pas ce que j’utilise en moi. Je vais puiser dans des zones très personnelles et ne vous montrer que le nécessaire. Mais vous n’en saurez rien, il y a que moi qu’il le sait. Je ne suis pas colérique dans la vie, mais j’arrive à trouver cette colère quand je joue.

En fait, tu plonges dans le personnage, mais tout de suite derrière t’en sors, et tu retrouves ta bonne humeur.

Comment jouez-vous ces nombreux moments de silence ?

MICHA LESCOT : Il faut savoir qu’au départ, ils sont écrits et voulus par Pinter. Nous n’y avons pas fait attention au début. Mais pour rendre cette pièce claire, on a dû approfondir ce silence, car cela permettait de faciliter la transmission du poids du mensonge. Si on disait tout, l’intérêt de la pièce, à savoir le doute qui est renforcé par ce silence profond, serait anéanti par la révélation de la vérité et du coup la pièce perdrait son intérêt. Paradoxalement, c’est à ces moments-là que tout se dit et que le spectateur peut se projeter et entrer dans la pièce. 

VALERIE DASHWOOD : Ce qui est beau, c’est de faire des silences et de voir que toute la salle est suspendue à ce silence. Que tout le monde réfléchi est complètement pris par ce silence. Tout le monde, tout d’un coup, est dans la même situation, étonné et se demande ce qu’il va se passer. Ça améliore aussi notre jeu. En fait, ce silence est lourd de sens et lourd de paroles. 

Propos recueillis par Osiris Yetna, Jean-Marc Lin et Eva Gomes De Sousa

Auteur : Harold Pinter
Mise en scène : Ludovic Lagarde 
Distribution : Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot et Laurent Poitrenaux.

La Comédie : 3, chaussée Bocquaine, Reims
https://www.lacomediedereims.fr/