Zahia auprès des plus pauvres au nom de son frère

Zahia auprès des plus pauvres au nom de son frère

Deux fois par semaine, elle retrouve ceux qui n’ont rien pour leur apporter l’essentiel afin qu’ils ne meurent pas comme celui qu’elle aurait voulu sauver.

Sarah* petite fille de cinq ans aux yeux bleus, à la chevelure blonde, s’approche de Zahia en pleurant. D’une voix hésitante, elle dit : « j’ai faim ». Deux fois par semaine, ils sont une vingtaine à attendre celle que l’on appelle « la maman de la rue » à la gare SNCF de Reims centre, en face de l’arrêt de bus. Sans domicile fixe, réfugiés, en famille, solitaire ou en tandem de galère, ils viennent là pour récupérer de la nourriture. Quand la petite Sarah* s’avance, un malaise s’installe, comme si chacun revoyait sa propre douleur à travers cette exclamation enfantine. 

Elle est venue avec ses deux grands frères, sa mère et son père qui la reprend de manière brusque pour se remettre dans la file d’attente. La distribution doit se faire selon les règles fixées par Zahia pour ne pas ajouter de l’indignité à l’indignité que les bénéficiaires vivent au quotidien. Quand l’un d’entre eux tente de se servir lui-même, elle l’arrête sèchement : « ici c’est moi qui sers, allez bouge ! » L’homme suspend son geste et repart aussitôt. Qui sont-ils ? Ceux qui se trouvent en dehors des radars de l’État puisque son aide s’arrête aux bénéficiaires du RSA : « Je dois me consacrer au plus urgent en priorité. Je n’interviens plus à partir du moment où ils reçoivent le RSA et les aides auxquelles ils ont droit. Ils doivent se prendre en main. Dans la mesure du possible évidemment. »

Je n’ai pas pu te sauver toi

Zahia Nouri, d’origine algérienne, femme de caractère ne se laisse pas déborder. Mère d’une petite fille et de deux garçons, enthousiaste, joyeuse, « grande gueule », elle ne prend pas « la grosse tête », mais tient à ce que tout se déroule dans le calme. Elle accueille chacun chaleureusement d’un « bien, ou bien ? », prenant des nouvelles des uns et des autres. Tous ont son numéro de portable pour la joindre en cas d’urgence ou s’ils doivent résoudre un problème grave, un problème qui les dépasse. L’objectif qu’elle s’est fixé tient en quelques mots : faire face aux besoins primaires des plus démunis. 

Pourquoi cette femme s’est-elle lancée dans cette aventure en créant Maraude citoyenne rémoise (1) en 2013 ? Démunie devant la mort de son frère, il y a six ans, devenu alcoolique, elle s’est promis de ne plus rester sans rien faire. Elle lui a fait une promesse : « Je n’ai pas pu te sauver toi, mais je vais essayer de sauver les autres. » Il ne s’agit pas là de distribuer des repas comme aux Restaurants du cœur, mais d’offrir de la nourriture qu’elle récupère dans des enseignes qui veulent rester anonymes. Dans sa voiture s’entasse une épicerie basique avec de la charcuterie, du pain, des produits laitiers, des pâtisseries fabriquées par une boulangerie, qui elle aussi veut rester anonyme. On trouve aussi des produits d’hygiène comme du gel douche, du shampoing ou du savon.

Mais Zahia ne se limite pas à ces produits de première nécessité. Elle sert aussi «d’assistante sociale» et trouve des moyens pour la prise en charge médicale avec la Sécurité sociale. Si l’une de ses bénéficiaires a besoin de lunettes, elle en trouvera. Idem pour les problèmes d’audition. Si l’un d’eux a des questions juridiques, elle pourra se tourner vers trois avocats du barreau de Reims qui lui apporteront leur aide bénévolement. 

Basculer dans l’errance

Parmi les bénéficiaires du soir se trouve Stéliane-Kleo Boguean, ancien militaire, originaire de Roumanie, né en 1972. Il raconte une vie qui a basculé récemment dans l’errance. En France depuis quelques années, il dit avoir une fille en Roumanie et voudrait aller vivre au Danemark. Là-bas, il en est sûr, il pourra trouver du travail et assure dans un français hésitant que la « civilisation est meilleure ». Avant de tomber dans le cercle vicieux de l’alcool, il avait rencontré, à Metz, une femme qui travaillait à la SNCF. Pour des raisons qu’il élude, ils se sont séparés et il a repris la route avec beaucoup de difficultés pour se retrouver à Reims. 

Il ne veut pas se plaindre et dit « être heureux de toute manière ». Il rêverait d’écrire un livre, une autobiographie et voudrait distribuer l’argent « aux enfants orphelins ». « L’argent n’est pas important pour moi », dit-il. Il refuse que l’on s’apitoie sur son sort, même si avec son compte Facebook on peut mesurer la différence entre sa vie d’avant et sa vie de maintenant. La glissade paraît vertigineuse, mais, lui, reste souriant et enthousiaste, heureux de s’ouvrir à quelqu’un et de raconter son parcours. Zahia le sait : « beaucoup n’ont pas besoin de manger ou de trouver du savon. Souvent, ce qu’ils cherchent d’abord, c’est juste de pouvoir parler. »

Pour l’avenir Zahia dit ne pas être sereine en voyant la pauvreté augmenter ces dernières années. Elle se dit qu’il faudra poursuivre son action, que les gens auront encore besoin de soutien et de réconfort dans la rue. Elle espère que son association pourra évoluer, ouvrir de nouveaux horizons et accroître son action dans la ville de Reims. Pour cela il faudra que les donateurs ne la lâchent pas, elle qui se refuse à aller chercher des soutiens auprès des pouvoirs publics. 

  • Adresse : 48 B rue des Gobelins 51100 Reims 
  • Facebook: Maraude citoyenne Rémoise 
  • Mail : nouri.zahia@neuf.fr
  • Page web: http://maraude-reims.fr

*Le prénom a été changé.

Kadiatou Konaré, Tasnime Mabrouki